Les surprises de l’epoque et la crise de représentation

En l’an de grâce 2000, Edith Heurgon – qui militait pour une idée phonétiquement paradoxale, la prospective du présent –  a eu la bonté de m’inviter à Cerisy pour un colloque sur la “gouvernance démocratique”.A cette époque, calme comparée à nos jours, des changements profonds commençaient à mettre à dure épreuve le cadre et les  pratiques de la gouvernance.La mondialisation financière, le développement et l’intégration de nouveaux réseaux de communication, la crise de la représentation, l’inefficacité croissante de l’état, l’abstention électorale et élective, changeaient imperceptiblement mais de manière constante, les rapports entre politique et citoyens, entre gouvernants et gouvernés, entre représentants et représentés. Pourtant c’était également une période d’optimisme ou les nouvelles “dotcom” s’imaginaient être les futures monopoles, les politiciens ironisaient sur la possibilité d’acheter des tomates par internet, la toute nouvelle monnaie européenne se battait pour faire jeu égal avec le dollar et la Grèce marchait vers l’union monétaire, les jeux Olympiques de 2004 et … l’endettement massif.

J’avais présenté un texte sur «Mondialisation, urbanisation et réseaux : quel avenir pour le politique ?», que je me suis rappelé à l’ occasion de la perplexité provoquée par quelques évolutions récentes. Pourquoi Trump a été élu, pourquoi les Britanniques ont choisi le Brexit, pourquoi l’extrême droite s’installe en Europe, pourquoi Renzi a perdu le référendum, pourquoi les Allemands ne comprennent pas le Sud de l’Europe …

En simplifiant, la position principale était que les nouveaux réseaux de communication (leur intégration et interopérabilité poussée) alimentaient la mondialisation et se réalimentaient par elle, créant ainsi un espace virtuel à régulations multiples  (internationale, interculturelle, supranationale,…), espace dans lequel les décisions se prenaient avec des vitesses et des référents incompatibles avec les procédures traditionnelles de représentation. Cet espace n’avait plus grand rapport avec la structuration «politique, territoriale et sociale» (circonscription, département, région ou pays) dans laquelle fonctionnait et se faisait contrôler, par le vote, la démocratie représentative en Europe. Si cela continuait avec la même intensité et amplitude la démocratie représentative se trouverait en crise avec des résultats difficiles à prévoir. Et la prolifération actuelle des référendums en Europe a certainement quelque chose à voir avec cette crise.

Naturellement ceci ne voulait pas dire que l’on aurait pu éviter la mondialisation ou que celle-ci soit aujourd’hui en crise à cause des référendums ou des élections comme certains semblent le croire.  Cela ne veut pas dire non plus que les américains partagent toutes les opinions de Donald Trump, que les British  votant pour le Brexit vont forcement améliorer  leur situation, que les Français choisissant éventuellement entre Le Pen et Fillon sont tous devenues de droite, que les Italiens rejetant les propositions de Renzi sont devenues anti-européens ou que les Grecs votant non au référendum de Tsipras voulaient sortir de la zone euro. Pourtant, au-delà des analyses sur le populisme (qui se développe) et la réponse devenue classique «qu’il faille plus d’Europe pour la crise européenne«, le vote populaire dit, dans tous ces cas, quelque chose de facile à formuler mais extrêmement compliqué à guérir.

Nous avons bâti, pour accompagner la mondialisation, un système de prise de décisions (un espace de réalité élargie et immédiate) qui s’appuie sur des réseaux techniques, sociaux et politiques qui suppriment les distances, les déterminations territoriales et les anciens frontières. Dans cet espace, l’origine des participants et leur légitimation en tant que représentants, c’est a dire qu’ils soient élus à Salonique, à Cardiff ou à Poitiers, en Grèce, en France ou au Portugal, a  de moins en moins d’importance.

Le fonctionnement de ce système à peu de choses a voir avec la représentativité territoriale et sociale sur laquelle est fonde la démocratie représentative. Dans une certaine mesure ceci est inévitable car ces réseaux et systèmes sont simultanément condition et résultat de la mondialisation. Et si aujourd’hui le phénomène migratoire fait craindre la mondialisation aux populations européennes, celle-ci ne cesse pas de s’approfondir et de s’élargir dans d’autres domaines.

Et dans ce contexte la classe moyenne se sent de plus en plus dans aucune représentation. Et il est vrai que lorsque politicien se fait élire ici ou la pour représenter sa circonscription, ceci n’a aucune importance si le sujet concerne le commerce mondial, l’évolution du Nikkei ou la capitalisation de la banque de Sienne. Et il lui sera très difficile d’expliquer à ses électeurs pourquoi la situation difficile de la banque italienne Monte dei Paschi di Siena influence leur vie quotidienne.

De ce fait il devient extrêmement urgent pour la démocratie occidentale de reconnecter ces systèmes réseautiques avec sa constitution représentative classique pour que la classe moyenne se sente à nouveaux représentée dans le système. Parce que la crise de la représentation est le fil commun dans les évolutions récentes en Amérique, en Italie, en Grande Bretagne ou en Autriche.

L’attitude du “pourquoi voter pour les partis systémiques puisque ça sera la même chose encore” devient peu à peu un lieu commun dans les démocraties occidentales. Et les simplifications excessives de tout bord “qu’il suffise de ci ou de ca pour que les choses ailent mieux”, bien qu’elles finissent mal, deviennent la solution temporaire pour ceux qui ne se sentent plus représentés.

La mondialisation s’est appuyé les vingt dernières années à l’accélération vertigineuse des nouveaux réseaux et leur interconnexion, évinçant ainsi la représentation démocratique qui est restée définie au niveau des territoires hérités par les histoires nationales

Pour faire cesser l’aliénation croissante de la classe moyenne du système, il faut trouver les moyens d’élargir la démocratie représentative aux nouveaux systèmes-réseaux décisionnels. Ceci est évidemment plus facile à dire qu’à (trouver le moyen de) faire …

Νίκος Σταθόπουλος

Πολιτικός μηχανικός, Συγκοινωνιολόγος

O Νίκος Σταθόπουλος είναι διευθυντής ερευνών στο Εθνικό Κέντρο Επιστημονικών Ερευνών της Γαλλίας - Πρώην γενικός γραμματέας υπουργείου Υποδομών, Μεταφορών και Δικτύων.
Νίκος Σταθόπουλος